Résumé

L'action se passe dans les gorges de l'Ardèche... pendant plus d'un demi-siècle. Lorsqu'au début des années 1970, quatre copains et copines découvrent les ruines abandonnées du hameau du Viel Audon et décident de lui redonner vie, ils n'imaginent pas que le « chantier ouvert au public » qu'ils lancent alors, accueillera plus de 20 000 personnes, chacune apportant sa pierre à l’aventure, au sens propre comme au sens figuré. Mais ce hameau toujours inaccessible en voiture, niché entre la falaise et la rivière, n'est pas seulement un lieu où l'on construit. C'est aussi un lieu où l'on se construit. Le chantier de jeunes est devenu école permettant à chacun et chacune d'expérimenter un « chemin de faire » pour mener sa propre route. Toutes les personnes qui y viennent, pour quelques jours ou pour des années, se passent le relais, de mains en mains, de génération à génération. C’est ainsi qu’au Viel Audon, on trouve une ferme en polyculture élevage avec sa boutique et sa petite restauration, une association à la croisée de l’éducation à l’environnement et de l’éducation populaire qui gère un centre d’accueil et un gîte, des évènements artistiques et toujours, des chantiers de jeunes. Des activités se créent, d’autres se transforment dans ce lieu où l’on expérimente depuis plus de 50 ans, pédagogie et coopération.

Ce livre a été écrit en deux parties par des personnes qui ont participé à cette histoire : Beatrice Barras pour les trente premières années, Claire Deboffe et Maria Pothier pour les suivantes, dans la collection de témoignages vécus que les éditions REPAS proposent sous le titre « Pratiques utopiques ». Une première édition de cet ouvrage a été publié en 2008, écrit par Béatrice Barras uniquement.

Les autrices

Béatrice Barras a fait partie de la petite équipe qui a entreprit dans les années 1970 la restauration du village du Viel Audon. C'est aussi une des fondatrices de la Scop Ardelaine dans laquelle elle a longtemps travaillé. Elle a également assumé diverses responsabilités auprès de différentes structures de l'économie sociale et solidaire et elle est actuellement très investie dans le projet Coop route de rencontres européeennes de la culture coopérative.

Claire Deboffe est arrivée au Viel Audon en 2010, à l'âge de 26 ans. Depuis, elle y a travaillé et vécu plusieurs années, et continue aujourd'hui encore de s'y investir. "J’aime ce lieu, la calade à emprunter presque chaque jour, les terrasses au Sud où j'ai longuement cultivé la terre caillouteuse et les dalles tout au bout du hameau, au bord de l’Ardèche, où l'on peut glisser dans l'eau et se laisser porter par le courant."

Maria Pothier a été bénévole au chantier de jeunes pendant 8 ans, de 2014 à 2021. Elle a vite pris part à son organisation, ce qui implique une présence à différents moments de l'année en plus du grand chantier l'été. Elle y vient encore de temps en temps, voir des ami·es et admirer les nouvelles voûtes qui ont poussé. "Mon passage au Viel Audon a profondément changé ma vie : il a eu un impact sur ma confiance en moi pour les activités manuelles et en général, sur mon rapport au corps, ma compréhension des dynamiques de groupe, mon réseau amical, mon lieu d’habitat, ma capacité à faire des choix pour ma propre vie, mon féminisme, et j’en passe."

Extraits

Nous revenons le lendemain et nous sommes sidérés devant le travail réalisé. Les broussailles ont disparu et le tas de gravats a bien diminué. Gérard, piqué au jeu, se met à l'œuvre avec eux. Les pioches attaquent, les pelles volent, les seaux évacuent les gravats. Chacun se coordonne aux autres pour être plus efficace : il y a ceux qui piochent, ceux qui pellent et remplissent les seaux et ceux qui les vident plus loin... et la chaîne tourne. Après deux jours, nous voyons apparaître l'aménagement de la source réalisé par les habitants d'autrefois et l'on distingue bien la sortie de l'eau. Les jeunes sont fiers et enthousiasmés par ce qu'ils ont réalisé. On les voit grandis.

page 41

La vie du chantier s’étale donc sur l’année : au printemps, un groupe de personnes déjà venues participer sur un ou plusieurs étés se réunit pour préparer les deux mois de chantier de l’été suivant. On se répartit des missions et des rôles : l’intendance, les inscriptions, la commande des matériaux, la planification des chantiers, la gestion du matériel de premiers secours, la coordination de la cuisine et de la fabrication du pain, l’accueil de personnes mineures, la communication avec le hameau… Pour chacun de ces thèmes, on se transmet comment ça marche, et on fonctionne à plusieurs. On discute du cadre qu’on a envie de proposer pour l’été qui vient : quel degré de visibilité pour l’équipe qui organise ? Quels liens avec le hameau ? Quels équilibres entre les différents postes de chantier ? Quelle proportion de personnes mineur·es dans le groupe ? Etc. Puis l’été arrive. Beaucoup d’éléments du quotidien de l’été au chantier sont les mêmes depuis 50 ans, et constituent une trame pérenne, fondamentale. On peut citer l’organisation collective en grand groupe (de 20 à 90 personnes), la vie dehors (dormir sous tente, manger sur des bancs sous les arbres), la répartition chaque matin à main levée sur divers « postes de chantier » disséminés dans le hameau et les chantiers collectifs qui ont pour but de ravitailler en matériaux.

pages 198-199

Le commentaire des éditeurs

Dans la France bouillonnante des années qui suivent 1968, s'expérimentent dans les montagnes ou les campagnes reculées du sud de la France une foultitude d'essais communautaires, arches de résistance, groupuscules politiques, « retour à la nature »... S'il est de bon ton aujourd'hui de regarder ces expériences d'un air au mieux goguenard, on ne peut nier que s'échafaudaient-là des réponses parfois très pertinentes aux questions que notre société du début du XXIème siècle se pose. C'est le cas dans ce hameau accessible seulement à pied qui sommeillait dans les ronces et les herbes folles, accroché à la falaise dans les gorges de l'Ardèche.

L'aventure commence comme un rêve. Quatre jeunes décident de faire revivre ce village. Ils et elles relèvent leurs manches et s'attèlent à la tâche sans plan préconçu ni un sou en poche. Trente cinq plus tard, le randonneur qui traverse par hasard le Viel Audon (les voitures n'y ont toujours pas accès !) découvrira un ensemble architectural impressionnant, des jardins, des bêtes, une exploitation agricole qui fabrique du fromage de chèvres et croisera de très nombreuses personnes dont beaucoup de jeunes. Entre ces deux extrèmes (le village abandonné d'hier et la ruche d'aujourd'hui) que s'est-il passé ?

C'est cette aventure que racontent Béatrice Barras, Claire Deboffe et Maria Pothier qui ont pour l'occasion interrogé de nombreux acteur·ices de cette histoire dont la parole nous est ainsi restituée. L'accent est mis sur la dimension pédagogique et coopérative de ce projet, vaste chantier de jeunes qui a marqué la plupart de ceux qui y sont passés.

Comme dit l'un d'eux : « Sur le chantier j'ai appris à prendre des responsabilités et j'ai vu que j'étais capable de faire des choses dans lesquelles je ne connaissais rien avant. Chez moi, j'avais essayé de construire un petit bâti dans le jardin de mon père et j'avais pris deux baffes parce que ce n'était pas comme ça qu'il fallait faire ! Au Viel Audon, j'ai découvert la possibilité de me dire que j'étais capable. Il y avait les filles et à cette époque, la mixité ce n'était pas encore acquis ! Et puis, il y a la notion de collectif : on découvre qu'on a une capacité à jouer collectivement et que c'est un facteur incroyable de réussite : on change de registre, on ne cherche plus à se dire « je suis le plus beau, le plus fort », on passe du « je » au « nous », mais un nous qui est plus que la somme des « je » ; le « nous » devient un esprit différent. En fait, le chantier, c'est une formidable école de la vie ! »

Du même auteur...

  • Moutons Rebelles. Ardelaine, la fibre développement local, Béatrice Barras, 2014, Editions REPAS. Voir la fiche du livre
  • Une Cité aux mains fertiles, Quand les habitants transforment leur quartier, Béatrice Barras, 2019, Editions REPAS. Voir la fiche du livre